Un guide pour ne plus en être l’esclave

Je me souviens d’une des premières fois où une émotion m’a submergé comme une vague. J’avais 9 ans, dans la cour de l’immeuble où j’habitais, une vaste zone piétonne avec quelques espaces verts. Je jouais avec des copines et nous découvrons tout un groupe d’escargots qui traversait l’allée, pour aller d’une pelouse à l’autre.
Alors que je voulais les regarder de plus près, deux garçons excités par cette vision commencent à sauter à pieds joints dessus. J’entends le bruit des coquilles écrasées et leurs rires.
Mon visage a brûlé, j’ai eu envie de me jeter sur eux pour les faire tomber par terre et les frapper au sol.
J’ai serré les poings et hurlé d’un cri strident qui les a stoppé dans leur action. Après ça, j’ai pleuré en regardant les escargots morts et ceux qui continuaient leur route.

De cette histoire, je veux retenir deux choses :

  1. Les émotions sont des messagères, pas des ennemies.
  2. Ce que nous en faisons dans les trois secondes qui suivent décide de tout.

L’émotion, ce signal d’alarme

Marshall Rosenberg disait que la colère est comme un feu d’artifice : elle éclate pour nous dire quelque chose. Mais trop souvent, nous confondons le message et l’explosion. Nous croyons que l’émotion est le problème, alors qu’elle est le symptôme de quelque chose de plus vaste.

Encore aujourd’hui, ça survient car ça vit. Pas plus tard que ce matin, j’étais en séance avec une personne et je l’ai entendue se plaindre d’une de mes collègues. La résidente se plaignait du travail de cette dernière et expliquait ce qu’elle voyait comme du mauvais travail par le fait de sa couleur de peau.
J’ai senti mon tronc osciller vers l’arrière (comme pour m’éloigner d’elle), mes mâchoires se serrer puis un élan à me pencher pour lui dire quelque chose de ferme dans l’intention qu’elle arrête de catégoriser les soignants selon la couleur de leur peau.
Plutôt que de l’invectiver, je me suis levée pour me dégourdir les jambes, j’ai respiré profondément. J’ai poursuivi la conversation quelques secondes plus tard.

Ces trois secondes sauvent tout.

Pourquoi ? Parce que l’émotion brute est un réflexe. Ce qui vient après est un choix.

Trois étapes pour dompter l’instant

1. Nommer ce qui se passe en soi (sans édulcorer)

Il s’agit de sentir et de formuler ce qui se passe dans le corps. « Je sens une boule dans ma gorge. Mes muscles sont tendus. Je veux casser quelque chose. »
Au-delà d’un superficiel « Je suis en colère » (trop vague parfois), composez une description physique, concrète. Comme un médecin ausculte une douleur, nous auscultons notre tempête intérieure. On peut apparenter cette pratique à la technique du « labeling » qui permet de se libérer du contrôle inconscient de l’amygdale et donc, de dépasser nos réactions automatiques.

Exercice :

  • Fermez les yeux.
  • Où l’émotion résonne-t-elle dans votre corps ? Estomac noué ? Poings serrés ? Chaleur dans la nuque ?
  • Donnez-lui un nom précis, qui semble capturer l’ensemble des sensations : « C’est de la honte », « C’est de l’impuissance », « C’est de la peur d’être rejeté ». (vérifier avec votre corps qui le mot trouvé résonne bien)

Car quand nous nommons, nous désamorçons. La conscience peut reprendre la main sur le volant de notre véhicule. 

2. Identifier le besoin non comblé (le vrai déclencheur)

Derrière chaque émotion, il y a un mouvement de la Vie qui a besoin d’être vu et pris en compte. Dans mon moment de révolte à l’écoute de propos racistes, j’avais plusieurs besoins qui montraient le bout de leur nez :

  • Un besoin de justice (personne ne mérite d’être rabaissé).
  • Un besoin de connexion (je ne supportais pas de voir l’humanité de ma collègue niée).
  • Un besoin de sécurité (cette scène réveillait mes propres blessures de rejet).

Question clé : « Qu’est-ce que cette émotion essaie de dire de la Vie en moi ? »

3. Agir avec l’émotion, pas contre elle

  • Si l’émotion est une vague, ne nagez pas contre le courant. Laissez-la vous porter vers une action constructive.

    • Exemple : au lieu de crier « Arrêtez de dire ces choses horribles ! » (ce qui aurait braqué la patiente), j’ai dit : « Vous avez été triste de l’accueil que vous avez reçu lors de votre retour d’hospitalisation? Vous aspiriez à plus de chaleur humaine après une expérience aussi rude? C’est ça? » (c’était ça) « Est-ce que ça vous intéresse qu’on cherche ce qui permettrait plus de relations ouvertes et chaleureuses autour de vous ? » 
    • Résultat : la résidente s’est sentie rejointe sur son besoin et elle peut faire un pas de côté pour passer dans un cercle vertueux avec son entourage.
  • Si l’émotion est un tsunami, trouvez une montagne, un refuge pour lui laisser plus de place et la rencontrer pleinement :

    • Écrivez (sans filtrer) ce que vous ressentez.
    • Bougez (marchez, courez, frappez un coussin).
    • Parlez à un arbre (oui, vraiment). L’important est de canaliser l’énergie, pas de la nier. J’ai un ami qui passe son temps à faire ça ! 😉

En gardant à l’esprit que : 

  • Les émotions « négatives » sont des alliées. Ma colère d’enfant m’a appris à détecter les injustices. Elle m’a donné la force de forger une pratique où personne ne se sentira plus humilié.
  • La vulnérabilité est un super pouvoir. Plusieurs fois, j’ai pleuré devant 20 personnes en racontant mon vécu. Après le silence de mon témoignage, plusieurs personnes m’ont remercié pour ça. On m’a dit souvent dit : « Merci d’avoir montré que c’était permis et de m’avoir permis de voir ton humanité. »
  • Le plus dur n’est pas de gérer l’émotion, mais de supporter le regard des autres. J’avais peur d’être jugés trop sensibles, trop en colère. Pourtant, c’est dans ces moments-là que les vraies connexions se créent.

Un rituel pour les jours de tempête

Quand l’émotion vous submerge :

  1. Posez une main sur votre cœur, l’autre sur votre ventre. Respirez profondément trois fois.
  2. Dites à voix haute : « Je te vois [émotion]. Tu as le droit d’être là. Qu’est-ce que tu essaies de me dire ? »
  3. Demandez-vous : « Si je devais transformer cette énergie en une action au service de la vie, ce serait quoi ? »
    • Écrire une lettre (que vous n’enverrez pas) ?
    • Proposer une médiation ?
    • Simplement écouter l’autre sans réagir ?

Pourquoi ça marche ?

Parce que nous passons de : « Je suis une victime de mes émotions » à « Mes émotions sont des guides. Je choisis ce que j’en fais. »

Marshall avait coutume de dire qu’entre le stimulus et la réponse, il y a un espace. Dans cet espace, réside notre pouvoir de choisir notre réponse. Dans notre réponse résident notre croissance et notre liberté. »

Cet espace, ce sont ces trois secondes.

À vous maintenant